La couverture M Le Monde et Emmanuel Macron

Du noir, du rouge, une image en noir et blanc d’un personnage qui regarde au loin, une foule et de la gothique: c’est nazi. En réalité, c’est un peu plus compliqué que cela. Ayant des liens forts à la fois avec le journal Le Monde pour lequel j’ai créé des caractères typographiques dans les années 90 et Emmanuel Macron qui par son programme, son mouvement En Marche m’a poussé à m’engager en politique 2016 pour la première fois, je me devais, pour moi-même au moins, d’essayer de comprendre ce déferlement qui s’est passé hier.

Le Monde fait travailler l’illustrateur Lincoln Agnew (voir le site de son agent) comme d’autres quotidiens et magazines anglo-saxons. Dans un article à propos de cette illustrateur, Create explique que les collages de l’artiste canadien Lincoln Agnew “rappellent à la fois le constructivisme russe et l’esthétique punk.” Le premier tweet à ce sujet, c’est celui auquel je répond hier. Mais très vite, sur twitter, les réactions s’enchainent. Certains essayent d’expliquer, mais de nombreux autres rejettent en masse cette suggestion, en particulier, lorsque l’illustration de Lincoln Agnew de juillet 2017 est associée à cette couverture M Le Monde.

J’enseigne la typographie, le design graphique depuis le début des années 90. Décortiquer le contexte, c’est la première des choses à faire, celle qui permettra de se faire une idée plus claire.

Constructivisme Russe

Connaissant le travail de Lincoln Agnew et les codes graphiques du constructivisme Russe, la première chose à faire, est d’essayer de comprendre. Alexandre Rodtchenko et Lazar Lissitzky, comme d’autres utilisent les diagonales dans leurs compositions, mélangent aplats de couleurs, et photos en noir et blanc. Il y a souvent de la typographie, dessinée à la main, utilisant des formes construites simples: rectangles, angles droits, compositions en diagonale, comme pour mieux accompagner la dynamique de composition. Le mouvement du Bauhaus, s’inspirera de ce style constructiviste, comme le fit Jan Tschichold avec la nouvelle typographie. Le noir et le rouge sont des couleurs de base en imprimerie, depuis l’invention de Johannes Gutenberg (sa bible à 42 lignes est partiellement imprimée en noir et rouge). L’aspect jauni, c’est l’age des images, le mauvais papier.

Imagerie Nazie

La grande différence avec l’imagerie nazie, c’est que cette dernière utilise plus souvent de l’illustration, des compositions centrées, plus académiques, même si les couleurs sont similaires (dit plus haut: noir et rouge présents partout depuis Gutenberg). Dans les deux cas, même s’il s’agit de supports de propagande de régimes totalitaires, à la différence près que le constructivisme Russe est exposé à Pompidou, MoMA et autres grands musées d’art comtemporain.


SA “Brownshirts” call for the boycott of Jewish shops in Friedrichstraße, Berlin, 1 April 1933.

Du noir, du rouge, une image noir et blanc d’un personnage qui regarde au loin, une foule et de la gothique: c’est nazi.

La connotation des caractères gothiques

Dans le cas des imageries nazie, il y a la présence de caractères “gothiques”. Black letters, Fraktur type en anglais, qui sont des caractères employés partout en Europe au début de l’imprimerie. Ce style reste en usage en Allemagne, alors que la Renaissance impose les caractères latin romains et italiques dans les pays latins. Dans les années 20–30, en Allemagne, le mouvement du Bauhaus influencé par le constructivisme Russe essaye d’imposer les formes linéales. Quelques caractères sont proposés, et d’autres tel le Futura créé par Paul Renner, sont publiés chez Bauer, en dehors de l’école du Bauhaus. Avec l’arrivée au pouvoir des nazis, les expérimentations du Bauhaus sont stoppées, et nombreux sont ceux qui fuient l’Allemagne nazie. Les gothiques deviennent alors l’un des symbole du régime. Une gloire au passé “germanique” du pays est valorisée avec le Kampfbund für deutsche Kultur. Lisez l’article de Steven Heller dans Eye Magazine à ce sujet, plus complet mais en anglais.

Plus étonnant encore, et contrairement à la culture populaire sur le sujet (les films Hollywoodiens avec ces panneaux routiers en gothique à Paris), Martin Bormann promulgue le 3 janvier 1941 un décret nazi interdisant les caractères gothiques et proclame les caractères romain comme obligatoires. L’excuse était que les plus grands créateurs de caractères gothiques étaient juifs. La réalité, c’est qu’il fauts’adapter et rendre plus claire la communication nazie dans les pays occupés. De ce fait, le DIN 1451 apparaît de plus en plus souvent.


The Washington Post, par Jim Parkinson

Gothiques dans la presse

Les gothiques restent aussi employées pour les titres des journaux comme une tradition, en Grande-Bretagne (the Daily telegraph, aux États Unis (New York Times) ou encore en France avec Le Temps, qui deviendra Le Monde en 1945 et qui utilisera pour son logotype le même caractère typographique que celui du quotidien conservateur Le Temps, devenu journal collaborationniste.

La couverture M Le Monde de décembre 2018

Cette couverture est dans un style construstiviste Russe: photomontage, aplat rouge dans une composition asymétrique utilisant les diagonales. Elle est surtout réalisée à la manière de Lincoln Agnew. Dans son blog sur Mediapart, Olivier Beuvelet pointe l’image utilisée pour le photomontage du Monde. La foule est celle de la victoire des bleus sur les Champs-Élysées, assez loin d’un mouvement insurrectionnel à la gilets jaunes!
Elle n’est donc pas d’inspiration nazie. En effet, au delà de l’usage du noir et du rouge, du portrait central, de la foule en bas, ce qui déplace le sens de l’image vers le nazisme, c’est la lettrine “M” du magazine Le Monde qui est associée à cette image. Je connais bien le logotype Le Monde, base de la lettrine “M”, car j’en ai conçu la version simplifiée en 1994, toujours en usage en 2018. Mon but à l’époque était de gommer les attributs strictement gothique fracture, et d’en simplifier les formes.



Version ancienne versus la nouvelle de 1994, en usage en 2018.

Dans la conscience collective, et comme le précise Loran Stosskopf (directeur artistique): “Pour évoquer le constructivisme, il manque certains codes: pas assez d’angles, de géométrie, etc. Le résultat est de l’ordre de l’iconographie réaliste, compatible avec celle des régimes autoritaires plus que dans la modernité. Cette couverture fait un usage trop approximatif des codes graphiques pour être bien comprise”.
Si la “conscience collective” y voit immédiatement une ambiance totalitaire, alors que l’analyse formelle indique autre chose, c’est qu’il s’agit bien que d’une nuance formelle entre le constructive Russe et l’imagerie nazie. L’émotion suscité — par ces couleurs, organisation de la page, le photomontage avec le président Emmanuel Macron — est compréhensible.

L’illustration qui semble la source la plus proche (?) du directeur artistique a été créée par Lincoln Agnew pour cet article du Harpers’s publié en juillet 2017 (et cette source qui lance la polémique sur Twitter). Le sujet porte sur la dérive de l’administration Trump, illustrée par le titre et le début de l’article, en référence au Reichstag en feu.

Au lieu de faire travailler l’illustrateur Lincoln Agnew, le directeur artistique Jean-Baptiste Talbourdet (?)a-t-il entrepris de concevoir une illustration de couverture indéniablement dans le style d’Agnew?

Le rapprochement entre l’illustration originale et celle de la couverture de “M” Le Monde permet aisément d’imaginer en un coup de tweet que le quotidien de référence compare Emmanuel Macron et Adolf Hitler. Mais venant de ce quotidien, je n’y crois pas: l’article d’Arianne Chemin est bien dans un format habituel, loin de cette couverture sensationnaliste.

Le 15 mai 2017, l’avenue était le champ d’honneur d’un jeune président. Aujourd’hui, on photographie les stigmates d’un champ de bataille.

— Ariane Chemin, Les Champs Elysées, théâtre du pouvoir macronien, de l’investiture aux « gilets jaunes »

Alors pourquoi nous en sommes là?
Luc Bronner explique les références Constructivistes Russes, mais il n’explique pas pourquoi ce n’est pas l’illustrateur qui a été commandité, ni pourquoi cette couverture a été réalisée en interne? Cet emprunt direct de l’illustration avec Hitler a-t-il été réalisée par le directeur artistique du Monde sans en informer la rédaction en chef? Le choix de cette source est-il une décision commune de l’équipe? Ces questions restent encore à ce jour sans réponses.

S’il s’agit d’un plagiat, fait dans un coin sans en informer la rédaction en chef du quotidien: c’est une preuve d’amateurisme, qui fait prendre des risques inconsidérés au Monde, ainsi qu’à son intégrité rédactionnelle; et plus généralement aux journalistes régulièrement menacés.

Voyez la réponse de Lincoln Agnew publiée le 6 janvier 2019.

Billet publié sur medium le 30 décembre 2018.

Jean François Porchez, 30 December 2018

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