Cas Bitstream

Le 16 juillet 2007, il raconte ceci:

Pour réduire le coût désastreux des royalties à payer aux ayants droits des polices originales*, Mattew Carter a décidé avec ses associés de procéder à un pillage en règle des polices les plus connues de l’époque. Le procédé était simple, on changeait quelques formes, on renommait les polices et on diffusait. La loi américaine sur le copyright ne protégeant que le nom des polices, ils se mettaient en conformité en usant de noms d’emprunts tel le Swiss pour l’Helvetica ou l’Humanist pour le Gill Sans… Au sein de l’ATYPI (association typographique internationale) personne n’a moufté, John Dreyfus lui-même était désolé de ces dérives qui allaient à rebours de tout le combat qu’il avait initié avec Charles Peignot dans les années 60… Mais l’ATYPI était alors en grande partie financée par les industriels des Arts Graphiques qui s’entendaient par dessus des intérêts des dessinateurs.

Il oublie beaucoup comme d’habitude. Écrire ce genre de chose, Le procédé était simple, on changeait quelques formes, on renommait les polices et on diffusait, c’est un raccourci simpliste, qui prouve encore une fois que Peter Gabor n’y connait rien en typographie, ni l’histoire des procédés de composition mécanique-numérique.

L’histoire de la typo est souvent plus complexe que ce qu’il raconte. Matthew Carter et Mike Parker ont travaillé chez Linotype à New York pendant plusieurs années, c’est eux qui ont créé de nombreux caractères mythique de Linotype, comme les scriptes Shelley et Snell Roundhand ou l’Helvetica Inserat, le ITC New Baskerville et de nombreux autres revivals.

crédit photo: Design Museum

(pour faire vite) A partir d’un certain moment, leur frustration commença à monter avec Linotype et ils ont finalement créé leur propre fonderie dédiée au numérique. Tous les caractères typographiques devaient être numérisés pour cette nouvelle technologie, incluant un redessin indispensable. Malgré leur nombreuses années chez Linotype en tant que designers, ils n’ont pu acquérir les droits des dessins qu’ils avaient souvent eux-même conçus.

Ils ont dessinés de nouvelles versions de caractères historiques, souvent plus finis que les versions existantes chez Linotype. De plus, souvent avec l’aide de créateurs contemporains—comparez par exemple l’Optima Bitstream numérisé sous la direction d’Hermann Zapf lui-même (qui touche des royalties de chez Bitstream, même si l’Optima porte un autre nom) et l’Optima Linotype—ils ont produits d’excellents caractères, voyez par exemple l’Amerigo de Gerard Unger.

Contrairement à ITC, qui fut l’une des premières fonderies à séparer le design et les machines, d’autres fonderies, comme Linotype ou Monotype n’avaient pas compris avant la révolution du numérique qu’une création n’est pas simplement un caractère plomb qui permet de composer des textes produits par leurs machines à composer. De ce fait, ces fonderies ont toujours refusées des licences de leurs typothèque à des tiers, comme l’a fait depuis les premiers instants ITC. ITC avait d’ailleurs ses caractères typographiques vendus sous licence par Bitstream… Souvent de belles numérisations, comme le ITC Galliard (de Matthew Carter) bien meilleur chez eux que chez Adobe par exemple.

crédit photo: Design Museum

Linotype a d’ailleurs sauvé la mise en s’associant avec Adobe au début du PostScript pour faire numériser par/avec URW/Ikarus ses alphabets, comme ITC à la même époque. Mais ceci est une autre histoire.

Bitstream à sans doute dépassé les bornes (?), mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque et ses bagarres. Gutenberg en avait déjà fait la preuve, il est impossible de lancer une nouvelle technologie avec de nouvelles formes typographiques, c’est pour cela qu’il a choisi une textura plutôt qu’un caractère humaniste. Bitstream avec le numérique avait fait le même choix, produire de nouvelles versions de caractères existants pour vendre le concept du numérique plutôt que de faire comme Emigre avec des formes trop avant garde pour être acceptables par un grand nombre.

Au sens contemporain, il reste clair que les numérisations de Bitstream ne sont pas des plagiat, dans le sens ou il s’agit bien de nouveaux dessins numérisés. Le seul hic, c’est qu’ils ont publiés à l’époque, ces nouveaux dessins sans l’accord de fonderies comme Linotype. Le droit des marques a été enfreint, pas celui du design et des designers dans la grande majorité des caractères publiés par Bitstream. Depuis, Bitstream a corrigé tous les derniers problèmes de royalties concernant les caractères Linotype qu’ils diffusent. Cela prouve juste qu’il s’agissait bien d’un problème de marques pas de designs.

ps. À propos de plagiat, le caractère “créé” par Peter Gabor nommé Libération n’est autre qu’un caractère existant, le Poppl Pontifex créé par Friedrich Poppl en 1974. C’est dommage de ne pas citer les sources… en expliquant qu’il s’agit d’une adaptation à un problème donné. Peut-être que le créateur ou Berthold n’a jamais été au courant et n’a jamais donné son accord à l’époque en 1994? Et ça de l’Utopia créé par Robert Slimbach… arrêtez-nous là.

Jean François Porchez, 23 July 2007

typographie, design, typofonderie,